L’émancipation des Hratines, clef de l’unité nationale

Contribution de Boubacar Messaoud, membre de la CNDH, Président de SOS – Esclaves

Sentiment d’appartenance à une communauté humaine solidaire et achevée dans l’espace, l’unité nationale suppose une adhésion, par volonté, de la part de groupes, sur la foi d’une reconnaissance mutuelle de la distinction, ensuite de leur part respective à la mémoire.
A ce titre, elle ne saurait se présumer, ni s’imposer par le seul effet du temps, la durée ne suffisant guère à pallier les ratés de l’histoire, surtout quand ils découlent de la discrimination.
En Mauritanie, le débat sur le devenir commun et les conditions de sa permanence a toujours été différé, voire franchement maintenu sous la censure du soupçon. Jusque là, oser douter de l’évidence du vivre ensemble, relevait de velléités de racisme, si ce n’est de sécession. Le système de domination dressait tellement ses victimes à la hantise de la singularité, qu’elles intériorisaient l’interdit, donc la honte de devoir élever la voix de leurs doléances.
Malgré des liens multiples entre communautés – souvent conçus dans les strates de l’oppression – la cohésion minimale se retrouve remise en cause à plusieurs niveaux. Au-delà de la dimension «ethnique », qui vient, naturellement à l’esprit, eu égard aux événements de 1989-1991, le tissu social souffre de fractures profondes et bien plus anciennes ; elles en compromettent l’harmonie.
La récurrence des incidents isolés, auxquels n’échappe cependant aucune parcelle du territoire, nous rappellent l’urgence de combler le fossé potentiel entre les composantes de ce pays. Ils constituent des signes d’un malaise profond, en particulier au sein de la société arabophone, entre anciens esclaves et ex – maîtres. Ne s’exprimant pas toujours de manière ouverte, faute d’espaces de thérapie appropriés, le ressentiment des Hratine gagne en vivacité, sous un cumul de vecteurs, tels la montée exponentielle des frustrations, la persistance des pratiques esclavagistes, l’accès problématique à la terre et aux opportunités économiques, les inégalités flagrantes dans la redistribution des richesses…
Dans le contexte de chute de la dictature suite au coup d’état du 3 août 2005, les forces de l’inertie semblent l’emporter sur celles du changement ; l’espérance de paix et de mieux-être dans l’équité s’estompe ; deux sociétés parallèles se côtoient toujours sans se connaître, ni se croiser, au risque d’entretenir les germes de leur propre confrontation. Loin de cultiver une nouvelle communauté de destin sur la base de l’égalité, de la vérité en commun et du respect, elles se cantonnent, de plus en plus, dans une attitude de ghetto et de méfiance réciproque. Aussi, le pays va t -il au – devant de graves risques que seule conjureraient des mesures concrètes de réhabilitation et de partage.
Sans être institutionnalisée, l’exclusion des Hratines résulte d’un verrouillage systématique et de l’accaparement des ressources et opportunités au profit des réseaux de pouvoir. Les ressources de la Mauritanie appartiennent à qui s’appuie sur les notables tribaux, eux qui n’ont presque jamais rien gagné à la sueur du front.
ll en résulte une logique de reproduction des rapports de préséance par la caste et leur transposition sur le terrain de l’apport des richesses, à partir de capitaux très souvent acquis selon les modes de prédation traditionnels que sont la rapine, le détournement et l’échange d’influence ; la composition de la Confédération Nationale des Employeurs de Mauritanie (CNEM, patronat) atteste à quel degré de banalisation parvient le constat. Les banques privées, les sociétés de service, les hôtels, les licences de pêche et d’importation, les meilleurs terres de culture, bref l’armature même de l’économie se confond avec le privilège de naissance ; ici, ceux qui ne disposent pas de relais, se situent trop au bas de l’échelle ou ploient sous le faix des inégalités, subissent, sans pitié ni recours. Là, la République sonne comme une promesse lointaine et la démocratie une utopie inaccessible…Nous ne souhaitons et ne pensons que tant d’iniquité dure.
La Loi votée récemment, annonce des lendemains plus justes, même s’il reste à l’accompagner par une stratégie conséquente d’éradication des comportements serviles et de leurs conséquences. Au demeurant, le texte ne déroge pas au caractère formel des tentatives de rupture, en dépit de sa forte charge symbolique. Oui, dans les faits, le refus systématique de sanctionner les abus persiste, au détriment de la portée pédagogique du droit ; l’attitude se traduit par la réticence des autorités à l’appliquer dans toute sa rigueur ; la seule évocation du contentieux leur tient lieu de solution, point besoin d’aller outre.
Comme d’usage, la culture de l’impunité convoque, toujours, notre « religion de tolérance », nos « coutumes d’hospitalité et de paix » et tant d’autres ruses du langage où se dissolvent la responsabilité et la réparation. En matière d’esclavage, de torture, de racisme homicide, de corruption et de privatisation du bien public l’on pardonne sans cesse, l’on pardonne sans même demander son avis à la victime, sans même savoir quoi pardonner. Muni de son certificat, l’auteur du crime recommence, le lendemain. Il sait que le fonctionnement du système lui garantira, encore, l’immunité.
Oui, voyez-vous, avant de discuter de l’abolition, des décisions pratiques de la réconciliation et d’un nouveau départ, l’unité nationale requiert, d’abord, le langage de la réalité; sachons parler des défis sur les média audiovisuels, croisons les arguments à tous les échelons de la vie civile, dans les quartiers, les communes rurales, les écoles, les casernes, les commissariats de police !
Ce préalable acquis, la redistribution des ressources du pays et des opportunités d’enrichissement découlera de la pression inévitable et excèdera le périmètre étroit de la cooptation des élites au sommet. L’émancipation des descendants d’esclaves appartient aux certitudes de l’histoire ; s’il nous importe de maitriser l’évolution dans le sens de la cohésion nationale, il revient, aux autorités publiques, de désamorcer les potentiels de conflit, notamment par la redistribution définitive des terres, à l’abri de la tenure traditionnelle, selon le principe de l’appropriation en vertu de l’effort.
Egalement, veilleront-elles au regain de la citoyenneté, par l’exploration des approches de promotion préférentielle, dans l’accès aux services de base et investissements facteurs de valeur ajoutée. Parce nous ne quémandons rien mais exigeons des droits bafoués, la quête de solutions novatrices, dans le recrutement à tous les échelons, s’appuiera, sur le double critère de la probité et de la compétence, avant l’expérience et la notoriété.
L’approche permettrait la compensation graduelle des inégalités ; petit-à-petit, la société intégrerait les exclus, tant il est vrai, en Mauritanie comme ailleurs, que l’unité se réalise mieux autour de l’intérêt général.
L’urgence, pour l’instant, consiste à ouvrir, partout, des espaces de dialogue et libérer les forces de la société civile, ciment du vivre-ensemble. Celles – ci porteraient un double message : d’abord informer et convaincre les anciens esclaves de la crédibilité de la réforme entreprise pour l’éradication de l’esclavage. Il convient de nous persuader les uns et les autres combien le dialogue franc demeure l’unique chemin pour se prémunir des périls de l’incompréhension et de la violence.

Je vous remercie

 

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