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Al-Qaida, une « réalité mythifiée »

« Le terrorisme a achevé sa révolution. De violence étatique visant initialement à instaurer un état de terreur, il renvoie aujourd’hui aux pratiques dirigées contre l’Etat lui-même, contre l’ordre social et politique. Pourtant, même en ayant adopté toutes les formes de la violence, en ayant poussé à son paroxysme l’expression de la violence pure, omniprésent qu’il est dans le discours médiatique, il est et reste un phénomène mouvant, insaisissable, introuvable. Ce sur quoi tout le monde s’accorde néanmoins est sa nature de menace. Il est une menace pour tout ordre sociopolitique établi, et, afortiori, pour tout ordre en construction. »

« S’étonner, c’est surmonter ce qui va de soi », disait Martin Heidegger. Démystifierl’univers fantasmatique entourant la mouvance djihadistes internationale Al-Qaida et mettre au jour les multiples enjeux liés à son existence a longtemps constitué l’objectif premier de ce travail. Une ambition délicate au vu des multiples écrits – souvent fantaisistes – publiés sur le sujet, n’émanant que trop rarement du monde musulman. La prédominance de document provenant des services de renseignement américains, le barrage de la langue arabe, lebâillonnement médiatique ou tout simplement un recul historique insuffisant risquait dcompromettre l’équilibre des points de vue et de galvauder une interprétation déjà quelque peu biaisée, puisque vue au travers du prisme de nos cadres de pensée occidentaux. Une ambition délicate également compte tenu de la nécessaire mise en doute permanente de la fiabilité des sources disponibles et de l’interconnexion des problèmes soulevés. Au-delà de ce dessein global de « déconstruction mythique », il s’est également agi de tenter d’expliquer les rouages d’un « système » bien rôdé (la vocation d’Al-Qaida apparaissant avant tout politique), alimenté par une idéologie simpliste détournant les préceptes coraniques de leur interprétation originelle. Non une critique ou un jugement de valeur, cette étude se veut simplement un modeste éclairage, un regard personnel estampillé du sceau de formations personnelles en journalisme et en sciences politiques.

Bien que ne s’inscrivant pas dans un cadre étatique défini, bien que ne représentant pasun groupe ou une organisation clairement identifiable, bien qu’oeuvrant dans le secret et la clandestinité en alliant opacité de fonctionnement et impressionnante faculté d’adaptation, ce phénomène opportuniste incarne une réalité dont les causes d’avènement s’inscrivent dans un vaste cadre historique. Un vide informationnel que les pouvoirs politiques et médiatiques ont longtemps cherché à combler. Servie par ces éléments de réponse variables distillés de façon éparse au gré de la conjoncture et des enjeux y afférents, la mouvance islamiste a pu se faire connaître au monde, séduire un public meurtri et se constituer progressivement un vivier de recrues potentielles à travers les continents. Si lutter efficacement contre un ennemi requiert indéniablement son identification, chercher à tout prix à étiqueter ce phénomène, à réduire son existence à une locution formatée, à un raccourci formel afin d’avoir l’impression que l’on a circonscrit le danger, est une politique contre-productive faussement rassurante. Certes, il est plus aisé d’affirmer que Oussama Ben Laden « se cache » derrière chaque attentat que de chercher les causes de ces actes. D’autant que cela évite la nécessité de la réflexion. Déclarer ouvertement la « guerre contre le terrorisme » et déployer une armada de moyens militaires et technologiques ultra perfectionnés à l’encontre d’une mouvance aux contours nébuleux n’a pas non plus grand intérêt. La capacité du Département américain de la Défense à donner une forme étatique à l’ennemi lui a toutefois permis d’affirmer son rôle dans la lutte antiterroriste, et d’influer sur la militarisation de la réponse. Effet pervers, cette politique impérialiste tend à diaboliser la religion musulmane et à exacerber les tensions ethniques.

Seul un travail analytique en amont, centré sur les racines culturelles, sociales, politiques et économiques ayant conduit au développement de réseaux djihadistes revendiquant l’unité panislamique, c’est-à-dire désireux de réunir tous les musulmans du monde sous l’autorité d’un seul et même califat, peut permettre d’harmoniser la lutte en proposant des solutions durables.  D’autant que les réponses apportées face à cette menace, qui par sa forte imprégnation nihiliste remet en cause le socle des valeurs occidentales dans son entier, diffèrent de part et d’autre de l’Atlantique. L’Union européenne et les Etats-Unis ont en effet semblé adopter des  approches totalement opposées, la première privilégiant la voie pénale, les seconds affichant clairement leurs ambitions et l’ampleur de leur réaction sous le concept de « guerre au terrorisme ». A la nature explicitement militaire de la réponse américaine, l’Union a opposé un souci de trouver un équilibre entre « la nécessité de réprimer efficacement les infractions terroristes et de garantir les libertés et droits fondamentaux »3. Ceci au point de donner l’impression d’une volonté bien plus grande de la part des dirigeants européens d’adopter une démarche équilibrée, mesurée, plus respectueuse des droits de l’homme. Aux Etats-Unis, les attaques du 11 septembre 2001 ont également renforcé l’Etat fédéral comme jamais sous une administration républicaine. Rien de tel ne fut observé dans l’Union européenne après les attentats madrilènes de mars 2004. Passées les déclarations de solidarité, force est de constaterque le sentiment patriotique s’est rapidement estompé, comme s’il n’était qu’unemanifestation épisodique. Bien que construite sur le renoncement à la guerre, avec la paix comme horizon de toutes ses actions initiales, la construction du projet européen a dû intégrer la lutte contre le terrorisme à ses différentes étapes évolutives, les questions de sécurité étant des éléments essentiels dans l’établissement de sa légitimité. Or, le discours est souvent trahi par les faits, et derrière la « guerre des mots » que se sont livrés l’Union européenne et les Etats-Unis, et la revendication de leurs différences, l’alignement de la première sur les seconds est réel. En effet, sur des points précis et extrêmement sensibles tels que la définition de l’infraction terroriste, les deux puissances se rejoignent en grande partie. Toutefois, la démarche holistique de la lutte antiterroriste contemporaine ne semble-t-elle pas dépasser les capacités de l’Union européenne ? Si la coopération avec les Etats-Unis paraît plus que jamais nécessaire, l’Union doit-elle nécessairement suivre la voie ouverte par ces derniers ? Si cette dernière s’est engagée moins loin dans la recherche d’efficacité des mesures, et est restée plus soucieuse de conserver un équilibre entre les exigences de sécurité et de liberté, dispose-t-elle seulement d’instruments régulateurs aussi puissants que les Etats-Unis ? Les deux partenaires semblent donc inégalement armés pour faire face aux déséquilibres nés de leur lutte commune.

Mais, que recouvre précisément le terme « Al-Qaida » ? Existe-t-il sous cette bannièremédiatique, popularisée par la justice américaine au lendemain des attentats contre les ambassades de Nairobi et de Dar es-Salaam, une organisation hiérarchisée mue par un dessein politique ou religieux clairement défini ? Est-elle l’expression d’un mal-être poussé à son paroxysme et/ou une entreprise messianique portée par un esprit conquérant ? Au milieu des années 1980, tandis que la guerre Froide affiche sa réalité concrète sur les terres afghanes, la résistance s’organise dans les bastions arabes, soutenus indirectement par un Etat américain empreint de revanche après la défaite au Vietnam. En 1984, la création du « Bureau des services » aux moudjahidin (MAK ou Makhtab al-khidamat al-mujahidin), chargé d’aiguiller vers l’Afghanistan les volontaires venus de tout le Moyen-Orient, marque les prémisses de ce que représente aujourd’hui la mouvance Al-Qaida. Pour réveiller les masses, une « avant-garde» était ainsi nécessaire, afin de les mener par l’exemple. Le djihad4 et le voyage en Afghanistan seront rapidement assimilés à des « rites de passages », le vétéran qui en revient étant auréolé du prestige de moudjahid. La pensée islamique radicale fait donc fusionner des éléments de la tradition religieuse5 avec la théorie révolutionnaire laïque afin de créer des idées exceptionnellement puissantes, attirantes et convaincantes. Attribuée à Abdullah Azzam, cheikh jordanien d’origine palestinienne très investi dans la guerre contre les Soviétiques en Afghanistan, la conceptualisation de la dite « base » islamiste – réunissant dans un même « répertoire » une réserve de combattants afghans prêts à mener d’autres djihad à l’encontre de régimes (musulmans ou non) jugés impies – ne constitue que la partie émergée d’un iceberg dont la genèse ne date pas d’hier.

Sur fond de colonisation, mu notamment par l’enjeu pétrolier, renchéri par les guerres Israélo-arabes attentant à l’identité religieuse musulmane et forgé au sein des madrasas(écoles coraniques), le sentiment anti-occidental exploité par Oussama Ben Laden repose sur un lit épais de violences historiques dont le souvenir traverse les générations. Ce sont les espoirs déçus, les frustrations et non la privation absolue qui motivent souvent l’action politique « révolutionnaire », expliquant ainsi la référence constante des militants islamistes à l’« humiliation » de l’oumma. Des militants qui considèrent, de leur point de vue, que l’islam  est attaqué. Ils croient mener une bataille de la dernière chance pour la survie de leur société, de leur culture, de leur religion et de leur mode de vie. Le succès relatif du leader charismatique qu’incarne Oussama Ben Laden fut ainsi d’avoir pu opérer une fertilisation croisée entre sa conception oummiste (créer une communauté musulmane à l’échelle du monde) et les projets locaux des groupes islamo nationalistes désireux de régler d’abord leurs problèmes nationaux avant de livrer un combat planétaire. Aller au-delà des logiques locales essentiellement ethniques ou dépasser la division en factions constituait la motivation primordiale de Ben Laden pour poser les fondements d’Al-Qaida, cette convergence idéologique naissante l’ayant aidé à atteindre son objectif : prendre le djihad en Afghanistan comme modèle et le disséminer dans le reste du monde arabe, afin de pouvoir créer des oppositions islamistes capables de s’emparer du pouvoir.

Pour tenter de bouleverser l’agenda du monde, l’instrumentalisation médiatiqueconstitue une arme redoutable. S’adressant directement aux masses et relayant l’information partout dans le monde en un laps de temps très court, la télévision a notamment participé à l’édification du mythe d’Al-Qaida. En tant que relais idéologique, elle a fortement contribué à créer l’événement. Les nombreux messages d’Oussama Ben Laden (et, par la suite, de son fidèle prosélyte égyptien Ayman al-Zawahiri) enregistrés sur une bande vidéo de façon toujours décalée sur l’événement ont ensuite alimenté la rumeur. Ne faisant découvrir qu’un décor tellement incertain qu’il en devient irréel – une colline, une toile de tente -, ces films d’amateurs ont rapidement été remplacés par de simples bandes audio qui laissaient imaginer un autre visage. Les traits connus de son visage, émacié, souligné d’une longue barbe grise, coiffé d’un turban, son regard intense et le vague sourire absent que dessinent parfois ses lèvres, répondent, trop parfaitement peut-être, aux clichés que nourrit l’Occident à propos du mysticisme musulman. Nom commun devenu nom propre, « Al-Qaida » apparaît comme un sigle aux consonances exotiques, mais facilement prononçables et mémorisables pour un Occidental. Oussama Ben Laden reflète, quant à lui, une image du Mal et du fanatisme, laissant par ailleurs libre cours à l’imagination de par son caractère instable. Le maniement efficace de la terreur par le terrorisme devient dès lors une affaire de maîtrise médiatique mais aussi d’« instrumentalisation » des organes de communication et d’information. Les médias peuvent-ils en effet relater les faits relatifs aux violences terroristes sans relayer en même temps, volontairement ou non, les objectifs idéologiques ou autres, sous-tendus pas de tels actes ?

Ces considérations établies, une tentative de réponse à la question initialement posées’impose : Al-Qaida, mythe ou réalité ? On parlera volontiers de « réalité mythifiée ». En effet, si l’interprétation souvent déformée qui en est faite relève de l’univers mythologique en raison d’un abus de langage, les racines du mal-être qu’elle représente sont, quant à elles, bien réelles : l’échec des pays arabes face à Israël, la pauvreté, le sentiment d’injustice, l’absence de démocratie, les déséquilibres économiques et sociaux, génèrent désespoirs et frustrations extrêmes. Par ailleurs, la montée en puissance de la menace s’inscrit dans un contexte international porteur pour Al-Qaida : l’absence de réelle solution politique dans le conflit israélo-palestinien, l’enlisement américain en Irak et l’écho des mises en alertes répétées dans les sociétés occidentales constituent pour la mouvance des moudjahidin un succès. Aujourd’hui et bien que fort divisés sur la question, un grand nombre d’experts s’accordent pour affirmer que le nouveau visage d’Al-Qaida « est devenu un réseau de groupes influencés par Al Qaida », une sorte de système franchisé grâce à la propagation vigoureuse de son idéologie de djihad mondial. Les précédents madrilène et londonien ont montré justement que l’activation d’une cellule, composée de terroristes autochtones, pouvait s’opérer en totale indépendance vis-à-vis des premiers cercles, voire de l’ensemble de la mouvance islamiste. De l’ordre du concept, voire du précepte, Al-Qaida au sens strict se réduirait aujourd’hui, pour d’autres spécialistes, à un « épiphénomène ». Non l’organisateur proprement dit, Oussama Ben Laden serait désormais l’inspirateur d’une communauté virtuelle dispersée au sein du globe, mais dont la force réside dans sa potentialité d’existence et d’action.

 

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